Egypte


Les droits humains, un des enjeux de la COP27 en Egypte

Sommet sur le climat, COP 27 à Sharm el-Sheikh, le 10 novembre 2022.
Sommet sur le climat, COP 27 à Sharm el-Sheikh, le 10 novembre 2022.  

À l’ouverture de la conférence onusienne sur le climat dans son pays, un jeune activiste pro-démocratie incarcéré, Alaa Abdel Fattah, a durci sa grève de la faim en arrêtant de boire. La société civile égyptienne tache de se faire entendre, dans un pays qui compterait 60 000 détenus politiques selon les ONG.
 Entretien réalisé par Marie Duhamel – Cité du Vatican

«Tout le monde doit pouvoir participer pleinement à la COP27. Et cela inclut la société civile», écrivait lundi dernier sur twitter le Haut-commissaire aux droits humains de l'ONU, Volker Türk.

Officiellement, les groupes d’activistes qui se trouvent à Charm El- Cheikh, la ville balnéaire égyptienne où s’est ouvert la COP27 dimanche dernier, ont été autorisés à manifester par les autorités. Elles ont cependant imposées leurs conditions.

Comme l’avait annoncé fin octobre le gouverneur de la province du Sinaï sud, des zones spécifiques ont été désignées. «En soi, ce n’est pas trop loin du site de la COP mais c’est dans le désert, un espace vide, où il n’y a ni spectateurs, ni audience» explique Katarina Rall, chercheuse senior auprès de la division Environnement et droits humains à Human Rights Watch. Pour y manifester, il faut demander une accréditation de 36 heures à l'avance en révélant les noms des organisateurs de l’événement, leurs badges d'accès et le détail de la marche. Et si l'on obtient ce précieux sésame, manifester n'est autorisé, selon les organisateurs de la COP27, que «de 10 heures à 17 heures».

Le gouvernement avait également averti que seules les mobilisations liées au changement climatique seraient autorisées. En début de semaine, des ONG affirmaient qu’au moins 151 «arrestations arbitraires» pour des appels à manifester ailleurs qu'à Charm el-Cheikh, le 11 novembre, contre la répression et l'augmentation brutale du coût de la vie.

Parler ou se taire pour ne pas cautionner

Les activistes se retrouvent dans une situation d’autant plus critique, poursuit Katarina Rall, que s’ils prennent la parole, ils contribuent à construire l’image que le gouvernement égyptien essaie de renvoyer, celui d’un pays libre, ouvert et tolérant. Or, il n’en est rien selon son organisation. Avant même l’ouverture de la COP27, HRW a souligné dans un communiqué comment les autorités ont renforcé leur mesure de sécurité: contrôles d’identité ou de l’utilisation de son téléphone portable arbitraires; installation de caméras de surveillance dans 800 taxis de Charm El-Cheikh; arrestation d’activistes égyptiens et même d’un Indien.

Une semaine avant la COP27, Ajit Rajagopal a tenté un geste symbolique, en voulant parcourir en huit jours les 500 kilomètres qui séparent le Caire de Charm el-Cheikh. Mais à peine parti, il a été arrêté et envoyé en détention. L'avocat égyptien venu à son secours a, lui aussi, fini derrière les barreaux. Ils sont finalement ressortis après une levée de boucliers internationale, rapporte l’AFP.

Des enquêtes sur les énergies fossiles impossibles en Egypte

De manière générale, l’arrivée au pouvoir du président Al Sissi en 2014 n’a fait qu’empirer les conditions de travail des activistes, notamment dans le domaine environnemental, affirme Katarina Rall d’HWR.

«Une étude sur des questions de pollution est quasi impossible à réaliser» et il en est de même pour des enquêtes sur les énergies fossiles ou sur les projets d’infrastructures du gouvernement. Il n’existe actuellement aucun travail sur ces questions, «car c’est trop dangereux». De plus, les ONG doivent désormais se débrouiller avec les donations locales. Elles ne peuvent plus recevoir de fonds étrangers, explique la chercheuse. Enfin, les autorités n’accordent que très difficilement un permis de travail aux personnes souhaitant travailler comme ONG sur les questions climatiques. Un faisceau de restrictions qui a pour conséquence de pousser les acteurs du secteur à abandonner leur travail, ou à se cantonner aux thèmes «bien vus» par le pouvoir, comme le recyclage, conclut Katharina Rall.

La COP, une fenêtre pour les droits humains

Aujourd’hui faut-il se saisir de la COP27 pour en faire une plateforme pour défendre les droits humains? C’est le choix que semble avoir fait le bloggeur pro-démocratie Alaa Abdel Fattah et sa famille, au nom de de tous les détenus politiques d’Egypte.

Arrêté fin 2019 puis condamné à cinq ans de prison pour «fausses informations» après avoir reposté sur Facebook un texte accusant un officier de torture, le jeune homme qui fêtera ses 41 ans le 18 novembre prochain, a durci sa grève de la faim entamée il y a sept mois. Le jour d’ouverture de la COP 27, il a décidé de cesser non plus seulement de manger mais également de boire le verre de thé qu’il s’octroyait chaque jour avec une cuillère de miel.

Paris, Londres et Berlin ont réclamé sa libération immédiate, le jour même où sa soeur était prise à partie dans l'enceinte de la COP27 par un député pro-Sissi, Amr Darwich, finalement évacué par la sécurité de l'ONU. Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme a dit «regretter profondément que les autorités égyptiennes n'aient toujours pas libéré le blogueur et militant». Plusieurs dirigeants ont évoqué son cas avec le président Al Sissi, à Charm El-Cheikh.

La vie d’Alaa Abdel Fattah ne tiendrait qu’à un fil. Le chef de la diplomatie égyptienne, Sameh Choukri, président de la COP27, a répété ces derniers jours que le jeune homme bénéficie «de tous les soins nécessaires», mais sa famille demande des preuves de vie. Ce jeudi, l’avocat du détenu politique a été empêché de rendre visite à son client. Le permis délivré par la justice - le premier depuis mars 2020, dit sa famille - était daté de la veille au soir. Il a été jugé obsolète ce matin par le centre pénitentiaire concerné.

Justice climatique et droits humains

Le sort des activistes enfermés va en effet de pair avec la justice climatique. «Pour demander aux gouvernements de prendre des mesures ambitieuses et importantes sur le changement climatique, il est essentiel d’avoir une société civile qui s’exprime librement et puisse manifester pour mettre la pression sur les autorités et sur les entreprises capables de changer la donne» , explique Katarina Rall, chercheuse senior auprès de la division Environnement et droits humains à Human Rights Watch. Elle souligne par ailleurs le fait qu’en Egypte ou ailleurs, les populations les plus touchées par la crise climatique sont le plus souvent les populations les plus marginalisées, les plus désavantagées.

Source : vaticannews

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