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Père Paulin Poucouta: « Les théologiens doivent réaliser un va-vient avec le champ pastoral »
Père Paulin Poucouta, prêtre du diocèse de Pointe Noire, au Congo-Brazzaville, bibliste/ Père Paulin Poutouca

Le père Paulin Poucouta est prêtre du diocèse de Pointe Noire, au Congo-Brazzaville, bibliste et professeur émérite de l’Université catholique d’Afrique centrale (Ucac).

À deux semaines du jubilé du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (Sceam) qui aura lieu du 21 au 28 juillet à Kampala, en Ouganda, il revient sur les défis de la théologie africaine.

La Croix Africa: Quels sont les grands enjeux des théologies africaines aujourd’hui?

Père Paulin Poucouta: C’est une question capitale pour les théologiens africains, surtout à l’approche de la célébration du jubilé du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar (Sceam), du 21 au 28 juillet 2019 à Kampala. Au niveau méthodologique, la théologie africaine doit assumer la pluralité théologique dans le continent et de nouveaux outils d’analyse.

En effet, avec la diversité des courants théologiques (inculturation, libération, construction, vie, responsabilité…), des zones géographiques et linguistiques, des congrégations et l’implication des femmes, nous sommes passés de la « théologie africaine » aux « théologies africaines ». Mais comment trouver des synergies transversales qui permettent aux uns et aux autres de bénéficier de cette richesse et de la faire fructifier pour le bien de l’ensemble du continent?
En outre, comment intégrer dans nos analyses, les outils méthodologiques qu’offrent les sciences humaines et les nouvelles technologies de communication, sans toutefois s’y aliéner?

Sur le plan thématique, la théologie africaine reprend les thématiques traditionnelles, mais à nouveaux frais. Ainsi, la réflexion sur la famille ne peut ignorer le contexte mondialisé qui est celui du continent, ni l’éveil de la jeunesse et des femmes. De même, une théologie du développement doit prendre en compte les aspects socioculturels, économiques, écologiques, politiques et éthiques.

En outre, face aux différentes propositions de salut ci et là, les théologiens africains se doivent d’approfondir la christologie et la sotériologie, de répondre à la question de Jésus aux Africains: « Et vous que dites-vous que je suis? » Enfin, il convient de revenir sur l’ecclésiologie de l’Église « famille de Dieu » en tenant compte du partage des responsabilités entre laïcs et clercs, de l’ecclésiologie de communion mise en valeur par le Vatican II.

La question de l’inculturation est encore remise au goût du jour. Quelle est la limite à ne pas franchir?

Père Paulin Poucouta: Le deuxième synode africain, qui s’est tenu à Rome en 2009, avait demandé de revenir sur la problématique de l’inculturation parce qu’elle n’avait pas été suffisamment étudiée. Or, l’inculturation est une exigence permanente de la Parole de Dieu pour tous les peuples. En effet, « l’inculturation vise à permettre à l’homme d’accueillir Jésus-Christ dans l’intégralité de son être personnel, culturel, économique, et politique, en vue de sa pleine et totale communion à Dieu le Père, et d’une vie sainte sous l’action du Saint-Esprit » (Ecclesia in Africa, n° 62).
Cependant, l’inculturation n’a rien à voir avec le syncrétisme. Elle exige au contraire la conversion pour tous. Elle demande de renoncer à ce qui ne correspond pas aux exigences de la foi chrétienne.

Ainsi, l’inculturation de la liturgie signifie que l’on peut reprendre des rites traditionnels africains. Mais il faut le faire avec beaucoup de discernement. Le rite doit être sobre. De plus, à la lumière de l’anthropologie, il faut se demander ce qu’il signifie dans nos traditions. Ensuite, le rite doit être examiné à la lumière de la parole de Dieu, de la théologie et de la pratique de l’Église. Le rite ne doit pas nous détourner de Celui que nous célébrons et de ce que nous célébrons. Dans toutes nos Églises, il existe des commissions liturgiques nationales et diocésaines. Il leur appartient de discerner.

La théologie est souvent considérée comme trop théorique et pas assez proche des préoccupations quotidiennes du commun des Africains. Qu’en pensez-vous?

Père Paulin Poucouta: Votre remarque rappelle le mot d’un des pères de la théologie africaine des temps modernes, Alioune Diop (1). Ce laïc disait: « La théologie catholique semble être devenue quelque peu abstraite. Elle s’est élaborée souvent loin de la vie des hommes. Puisse-t-elle devenir davantage la théologie des gens et des peuples ».

Effectivement, le lieu d’élaboration de la théologie – les universités et les instituts catholiques – est souvent loin de la vie des gens. De plus, le langage spécialisé utilisé n’est pas nécessairement à la portée de tous. Que faire?
Je pense que, de même que les médecins font le va-et-vient entre la nécessaire théorie médicale et la pratique sur terrain, les théologiens doivent réaliser ce va-et-vient entre les instances universitaires et le champ pastoral. La formation théologique des laïcs, hommes et femmes, rapprocherait la réflexion théologique des préoccupations des gens.

Enfin, des rencontres fréquentes et des engagements communs au service de la communauté et de la société enrichiraient les uns et les autres. Nous découvrirons alors que la théologie est indispensable, mais elle doit être un service de l’Église et de nos peuples.

La question des communautés de prière d’inspiration charismatique se pose régulièrement: comment les théologiens africains pourraient-ils se saisir de cette problématique?

Père Paulin Poucouta: Comme tout groupe ecclésial, le Renouveau charismatique doit être accueilli comme une grâce du Seigneur. Beaucoup de chrétiens sont revenus à l’Église par ce biais : ils ont retrouvé le sens de Dieu et de la prière, l’importance de l’Esprit Saint dans la vie du chrétien, de l’Église et du monde. Mais comme partout, il peut y avoir des dérives. Comment les éviter?

D’abord, le Renouveau ne doit pas chercher à imiter les Églises de réveil, ni leurs pratiques ni leurs enseignements ni leur pollution sonore: notre Dieu n’est pas du tout sourd! De plus, il convient d’investir dans la formation à la Parole de Dieu, à la théologie, aux divers courants spirituels qui marquent l’histoire de l’Église, à la doctrine sociale de l’Église, à son organisation et à sa liturgie.

Que le Renouveau vive de la spiritualité de l’Évangile, avec un enracinement en Dieu Père, Fils et Esprit Saint. Humble, le Renouveau ne doit pas se prendre pour un groupe au-dessus des autres. C’est pourquoi, pour être fidèles à Jésus, le berger des bergers, ses responsables doivent être en communion avec les pasteurs des diocèses et des paroisses. Enfin, le Renouveau doit s’investir dans la transformation de la société, comme « sel de la terre et lumière du monde » (Mt 5, 13 – 14).

En somme, le Renouveau charismatique questionne la théologie africaine, et de manière toute particulière la théologie spirituelle. Celle-ci prend en compte les expériences spirituelles traditionnelles d’Afrique ou d’ailleurs, mais vivifiées au souffle de l’Esprit du Ressuscité, relues et corrigées à la lueur de l’héritage biblique et théologique de l’Église. Une théologie spirituelle africaine solide fait de nos communautés chrétiennes et religieuses cette maison bâtie sur le roc dont parle Jésus: « La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, les vents ont soufflé et se sont abattus sur cette maison; la maison ne s’est pas écroulée, car elle était fondée sur le roc » (Mt 7, 25).

Recueilli par Lucie Sarr

Source : africa.la-croix

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