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EN AFRIQUE, LE DIFFICILE ACCOMPAGNEMENT PASTORAL
DES VICTIMES DE VIOLENCES CONJUGALES


Photo d'illustration/Guy Aimé Eblotié/LCA

Comment l’Église catholique accompagne-t-elle les femmes victimes de violences conjugales ?
La question se pose devant le nombre de féminicides commis chaque année, d’autant que l’Église est accusée de mettre en danger la vie des femmes victimes de leur conjoint à cause de son opposition au divorce.

« Si j’étais restée, je serais morte », souffle Sylvie*. Depuis deux ans, cette jeune catholique de 32 ans, mère de trois enfants, a quitté son conjoint violent et alcoolique. Comme elle, de nombreuses femmes sont victimes de violences conjugales sur le continent africain, avec parfois, une issue fatale.

« Le mari d’une femme que j’accompagnais était extrêmement violent, raconte un prêtre burkinabè. Il avait une addiction à l’alcool et la battait. J’ai fini par recommander à cette fidèle de quitter le domicile conjugal pour sa survie et celle de ses enfants. » Une exhortation qui n’aura malheureusement pas empêché une issue fatale. « La séparation n’a hélas pas suffi : un jour, alors qu’elle regagnait le nouvel appartement qu’elle avait pris, il l’a battue à mort ».

En Afrique, de nombreuses paroisses offrent un accompagnement pastoral à ces victimes de violences conjugales, mené par des prêtres, des religieuses ou des couples mariés. Ces accompagnateurs pastoraux ont recours à plusieurs méthodes comme la médiation, le recours aux lois coutumières et parfois, le recours à la justice civile.

« Un motif légitime de se séparer »

Mettant en avant le chiffre de 416 féminicides dénombrés à Abidjanentre 2019 et 2020, Sylvia Apata, juriste ivoirienne spécialiste en droits des femmes, considère que cet accompagnement ne va pas toujours assez loin. « Le nombre de féminicides fait peur et la responsabilité en incombe à toute la société y compris à l’Église qui n’encourage pas les victimes à sauver leur vie en divorçant », dénonce la juriste.

Prêtre ivoirien et docteur en théologie pastorale, le père Louis Philippe Amako conteste l’accusation. « Aux femmes victimes de violences conjugales dont la vie est menacée, l’Église conseille la séparation des corps, insiste-t-il. La priorité, dans ce cas, c’est la préservation de la vie humaine par rapport au maintien du mariage à tout prix. » Le droit canonique énonce en effet que « si l’un des conjoints met en grave danger l’âme ou le corps de l’autre ou des enfants, ou encore si, d’une autre manière, il rend la vie commune trop dure, il donne à l’autre un motif légitime de se séparer ».

Cette possibilité de séparation est-elle suffisamment reconnue par ceux qui accompagnent les victimes de violences conjugales ? Telle est l’interrogation de sœur Josée Ngalula, qui a elle-même accompagné de telles situations pendant plus de deux décennies. « La difficulté est de savoir si nos prêtres et conseillers conjugaux en Afrique exploitent suffisamment cette ouverture de la loi de l’Église qui n’impose pas aux victimes de violences conjugales de se laisser frapper parfois jusqu’à la mort », insiste la religieuse de Saint-André, par ailleurs membre de la Commission théologique internationale.

Le divorce, un échec imputé aux femmes

Dans son exhortation canonique Amoris laetitia publiée en 2016 après les deux synodes sur la famille de 2014 et de 2015, le pape François revenait sur ces situations dramatiques. « Il y a des cas où la séparation est inévitable, reconnaît le texte. Parfois, elle peut devenir moralement nécessaire, lorsque justement, il s’agit de soustraire le conjoint le plus faible, ou les enfants en bas âge, aux blessures les plus graves causées par l’abus et par la violence, par l’avilissement et par l’exploitation, par l’extranéité et par l’indifférence» Par ces mots, le pape affirme que la séparation peut ainsi n’être pas seulement possible, mais « nécessaire ».

Malgré cette reconnaissance, l’accompagnement peut s’avérer toujours aussi épineux, devant ce sujet « complexe » aux situations « multiformes », selon les mots de sœur Ngalula. « Parfois, illustre la religieuse, la victime de violences conjugales décide d’elle-même de retourner dans son foyer quelques jours ou semaines après la séparation de corps ».

Sylvie* tente d’expliquer ce phénomène. « Quand on se marie, on jouit d’une certaine reconnaissance sociale auquel il est difficile de renoncer en raison de la pression sociale sur les femmes divorcées », avance celle qui a finalement quitté son conjoint. Se résoudre à un départ définitif est d’autant plus difficile selon elle que « le divorce est considéré comme un échec imputé surtout aux femmes ». Sœur Josée Ngalula souligne un autre écueil connexe. « La difficulté avec la séparation de corps pour protéger le conjoint battu, c’est qu’elle a des implications financières. Devant cet obstacle, certaines restent sur le même toit parfois au péril de leur vie. »

Pour les femmes catholiques, s’ajoute aussi la question de l’accès au sacrement, celui-ci étant interdit après un divorce suivi d’un remariage, même si le premier mari était violent. « J’ai quitté l’Église catholique pour intégrer une Église évangélique quand, deux ans après avoir divorcé de mon époux violent, je me suis remariée et me suis rendu compte que je n’avais plus droit à la communion et à la confession », explique Charlotte*. Une situation vécue comme une exclusion pour cette jeune femme de 38 ans, originaire de RD-Congo.

Méconnaissance d’Amoris laetitia

« Dans l’Église catholique, si une femme quitte son mari, elle est condamnée à rester seule le reste de sa vie si elle veut continuer à recevoir les sacrements », renchérit Emy* qui décrit son ex-mari comme un homme violent. C’est l’un des aspects qui m’ont fait hésiter à divorcer et à me remarier. » La quarantenaire a néanmoins fini par convoler en noces une seconde fois.

À en croire le père Amako, la réponse à ces situations n’est toutefois pas aussi définitive. Dans Amoris laetitia, met en exergue ce docteur en théologie pastorale, le pape François insiste sur le fait que « l’Évangile ne veut exclure ni condamner personne ». Pour lui, le pape « invite les pasteurs à savoir analyser les cas qui se présentent pour admettre ou non à la communion ».

Curé d’une paroisse de campagne en Côte d’Ivoire, le père Marc – qui tient lui aussi à rester anonyme – commente : « Amoris laetitia donne une certaine lumière sur la conduite à tenir pour les accompagnateurs pastoraux mais je ne suis pas sûr que les prêtres et laïcs en aient une grande connaissance ». Pour lui, il est nécessaire pour les conférences épiscopales africaines de « se saisir un peu plus sérieusement de la question des violences conjugales et de celles des divorcés remariés », d’autant plus que ces personnes sont « massivement engagées dans nos paroisses ». Il est donc grand temps selon lui pour les évêques de donner des « indications pastorales plus claires ».

Lucie Sarr

* Pour toutes les femmes victimes de violences citées, le prénom a été changé

Source : africa.la-croix

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