Africa

L’Église d’Afrique face à la crise économique liée au coronavirus

10-13 novembre 2004 : ouverture du premier symposium d'évêques africains et européens, organisé par le  Conseil de Conférences épiscopales européennes (CCEE) 
et les Conférences Épiscopales de l'Afrique et du Madagascar (SECAM),  à Rome. Mgr Amédée Grab, évêque de Coire en Suisse, et Président du CCEE, Rome, Vatican.

Un mois après l’arrêt des célébrations liturgiques publiques dans la plupart des pays africains, certains diocèses très dépendants des quêtes et autres offrandes des fidèles, rencontrent des difficultés financières.

Malgré ces difficultés, l’Église du continent s’organise pour venir en aide aux personnes affectées par la pandémie.

Le nombre de cas du Covid-19 s’est très vite multiplié en Afrique ces dernières semaines. Il est ainsi passé de 8 000 cas le 6 avril à plus de 23 000 cas le 21 avril. La plupart des pays du continent ont adopté des mesures visant à endiguer la propagation du coronavirus. Celles-ci tournent autour de la distanciation sociale et du respect des règles d’hygiène. De leur côté, la plupart des diocèses ont suspendu les célébrations liturgiques publiques qui sont des occasions de rassemblement de masse, donc propices à la contagion.

Un mois après l’adoption de telles mesures, certains diocèses dont le financement dépend en grande partie de la quête et des offrandes des fidèles rencontrent des difficultés financières.

De plus, l’Église catholique possède, dans de nombreux pays africains, des écoles également fermées pour cause de Covid-19. Se pose donc la problématique du payement des salariés.

«La situation nous préoccupe au plan matériel», admet le père Donatien N’guessaly Low, vicaire général vicaire général du diocèse de Yopougon, en Côte d’Ivoire. «L’Église qui vit de la générosité de ses fidèles connaît des difficultés financières. Nous avions des paroisses qui avaient déjà des difficultés pour faire face aux charges de fonctionnement. Mais nous essayons de nous organiser pour faire face».

Pour le père Hubert Kèdowidé, chargé de communication du diocèse de Cotonou, «la vraie mission de l’Église n’a jamais été en dehors de l’indigence, des vicissitudes humaines». De ce point de vue, l’Église souffre surtout en cette période crise, de l’absence physique de ses chrétiens. Pour lui, «toutes ces personnes appartenant aux 112 paroisses du diocèse» de Cotonou et «qui, jour et nuit se mobilisaient ordinairement pour entretenir la vie de l’Église» sont «la plus grande perte car le confinement ne leur permet plus d’être entièrement au service de leur paroisse.»

Difficultés liées à l’arrêt des célébrations liturgiques publiques
Au Cameroun, les diocèses de Yaoundé et Douala ont invité les fidèles à voler au secours des prêtres et de leurs paroisses.
Ainsi, samedi 18 avril, Mgr Samuel Kleda, l’archevêque de Douala a publié une lettre circulaire dans laquelle il demande aux fidèles chrétiens de veiller à ce que soit «pourvue aux prêtres la subsistance quotidienne en ces temps difficiles». Pour ce faire, il a donné deux instructions: «Je vous invite tout d’abord à continuer d’inscrire les messes» a-t-il écrit dans cette lettre circulaire avant d’ajouter: «je vous demande ensuite de présenter les dons et les offrandes habituelles dans vos paroisses».

De son côté, l’archevêque de Yaoundé, Mgr Jean Mbarga, a rappelé à ses fidèles, le 1er avril, dans une lettre circulaire que «la vie paroissiale continue». «Les charges annuelles doivent être couvertes par vos différents gestes de participation et de solidarité», a-t-il précisé. Une demande largement relayée par les curés de paroisses. C’est notamment le cas du père Gabriel Mintsa Ndo, vicaire épiscopal chargé de la liturgie et curé de la paroisse Christ-Roi de Tsinga. «Nous demandons aux fidèles non seulement de beaucoup prier mais aussi de manifester leur générosité en ce moment difficile de crise sanitaire. Il faut bien que nous fassions face collectivement à l’ensemble des charges de notre paroisse», précise-t-il.

Revoir le système de dons dans l’Église en Afrique?
Ces difficultés exprimées par certains diocèses poussent à réfléchir.
Pour le prêtre jésuite François Kaboré, professeur d’économie, «cette expérience révèle la corrélation forte entre la présence physique du chrétien, ses contributions à l’Église et les offrandes de messe, toutes choses qui pourraient être repensées». Mais elle peut aussi être «à la fois un défi à notre foi en la providence et une opportunité aussi de créativité pour qu’ensemble, prêtres et paroissiens réfléchissent sur des sources de revenus plus diversifiés et plus stables».

Le père Kaboré propose deux pistes de réflexion. «Primo, dans certains pays, les dons se font indépendamment des messes. Ne serait-il donc pas possible de repenser la manière d’organiser la réception des dons faits à l’Église, en dehors de l’eucharistie dominicale et aussi en faisant usage de moyens électroniques, y inclus le mobile-money? [Paiement via les opérateurs téléphoniquesNDLR]. Secundo, dans quelle mesure diversifier les sources de financement des paroisses, sans pour autant compromettre sa nature première, en tant qu’organisation ecclésiale, à but non lucratif?»

À quoi servent les quêtes et dons des fidèles?
Les actions entreprises par certains diocèses pour solliciter des dons ont parfois offusqué des fidèles qui, dans de virulentes publications sur les réseaux sociaux se sont demandé à quoi servent les quêtes et offrandes des fidèles, fustigeant, par la même occasion, le train de vie de certains prêtres.

Dans le droit de l’Église catholique, c’est le Canon 222 § 1 qui régit la participation financière des fidèles à la vie de l’Église. Il dispose que «Les fidèles sont tenus par l’obligation de subvenir aux besoins de l’Église afin qu’elle dispose de ce qui est nécessaire au culte divin, aux œuvres d’apostolat et de charité et à l’honnête subsistance de ses ministres.»

«La priorité, en matière de dons des fidèles à l’Église est donc la prise en charge de tout ce qui concerne le culte divin: les objets sacrés, ornements sacerdotaux, les livres liturgiques et tout ce qui contribue à la dignité des célébrations liturgiques», estime père Hervé Yodé, canoniste.

Vient ensuite l’apostolat, c’est-à-dire toutes les œuvres qui contribuent à la diffusion de l’Évangile. La prise en charge des moyens de subsistance des ministres ordonnés ne vient qu’en troisième position. «Il serait donc erroné de réduire la participation des fidèles à la vie de l’Église à cela, commente encore le père Yodé. Mais de nombreux démunis sollicitent les prêtres d’où l’importance qu’ils aient de quoi se nourrir et aider les pauvres également».
Un autre canon évoque les moyens de subsistance des prêtres. Il s’agit du canon 384. Selon ce canon, c’est à l’évêque – notamment grâce aux structures comme la curie diocésaine et les conseils économiques – que revient, au premier chef, de veiller à ce que les prêtres aient de quoi vivre décemment. Ce canon dit en effet que l’évêque «veillera à ce qu’il soit pourvu à leur honnête subsistance et à leur protection sociale, selon le droit».

La piste de la péréquation
Si certains diocèses peinent à prendre en charge les besoins des prêtres depuis le début de la crise sanitaire, d’autres tiennent grâce à un système de péréquation.

La péréquation est une idée fondamentale du Concile Vatican II. «Le Concile Vatican II a suggéré que dans chaque diocèse, il y ait une caisse commune pour régler les questions relatives à la rémunération de prêtres, explique à cet égard Mgr Ignace Bessi, président de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (Cecci). Il s’agit de mettre ensemble nos moyens et de les redistribuer de manière équitable aux prêtres quelles que soient leurs zones de mission.»
Dans les deux diocèses dont Mgr Bessi a la charge, Katiola et Korhogo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, la péréquation est salutaire. «Nous avons, depuis quelques années une péréquation et qui concerne les honoraires de messe, précise l’évêque diocèse de Katiola, également administrateur de Korhogo. Jusqu’à présent, il n’y a donc pas de soucis. Par contre, c’est plus délicat pour les prêtres dont la vie est liée à la quête de dimanche. Mais ce problème a été posé avant la crise sanitaire et une organisation avait été ébauchée. Nous avons demandé à ces paroisses de faire l’éventaire de ce qu’elles ont afin de pouvoir compléter ce qui leur manque».

Même son de cloche du côté de Yopougon. «Pour les honoraires des prêtres et des catéchistes admis à la péréquation diocésaine, notre évêque a donné des instructions», explique le père Donatien N’guessaly Low.

Le soutien sans faille des fidèles malgré la crise
Bien que touchés de plein fouet par la crise, les fidèles demeurent généreux envers l’Église.
C’est en tout cas ce que précisent tous les prêtres et évêques qui ont participé à cette enquête. «Je voudrais aussi saluer et remercier les fidèles qui, malgré les difficultés financières qu’eux-mêmes traversent, se surpassent pour nous venir en aide», souligne ainsi le vicaire général de Yopougon. «Les chrétiens de ces diocèses [Katiola et Korhogo] vivant sur le territoire diocésain ou à Abidjan, en voyant la situation, ont décidé d’aider sans qu’on ait besoin de le leur demander», témoigne aussi Mgr Bessi pour qui le maître-mot en cette période de crise demeure la solidarité.

Les salariés de l’Église: «mettre des salariés en chômage technique, c’est comme les envoyer mourir de faim»
Aux difficultés liées aux charges de fonctionnement des paroisses s’ajoutent celles liées au paiement des salaires du personnel. À Cotonou «la majorité des services rendus dans l’Église relève du bénévolat», précise le père Kèdowidé, «quant à la minorité salariée, le diocèse se conforme aux dispositions du droit du travail en vigueur et aux recommandations faites par l’État en réduisant et/ou redéployant son personnel, avec bien sûr une grande charité».
Du côté de Katiola et Korogho, en Côte d’Ivoire, le chômage technique est exclu pour le personnel administratif. «Je me dis que mettre des salariés en chômage technique, c’est comme les envoyer mourir de faim», explique Mgr Bessi.

La situation est cependant plus délicate pour le personnel des écoles catholiques dont la masse salariale est plus importante. «Nous avons demandé que la direction diocésaine travaille en lien avec la direction nationale de telle sorte que nous puissions appliquer les décisions qui y seront prises. Et là, c’est une démarche de négociation qui sera privilégiée

Au Sénégal, les syndicats d’enseignants des écoles catholiques sont inquiets et le font savoir. Ils ont invité le ministre de l’éducation nationale «à diligenter des initiatives hardies de soutien aux écoles privées catholiques, laïques et franco-arabes». En effet, le paiement de leurs salaires des prochains mois semble compromis malgré la mesure forte prise par le président Macky Sall et qui concerne l’interdiction de licenciements et la garantie des revenus aux travailleurs durant la pandémie.

Aide de l’Église aux personnes affectées par la crise sanitaire
Malgré toutes ces difficultés, l’Église du continent demeure très active non seulement dans la sensibilisation sur la pandémie mais encore dans l’élan de solidarité envers les personnes affectées par la crise.

De nombreuses conférences épiscopales ont ainsi lancé des appels aux dons pour aider les structures de riposte contre le coronavirus mis en place par leurs pays respectifs. C’est le cas du Ghana, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire.

Au Nigeria, dimanche 19 avril, Caritas a distribué, dans les quartiers précaires d’Abuja, la capitale, des denrées alimentaires à plusieurs centaines de familles fragilisées par le confinement lié à la lutte contre le coronavirus.

De même, les évêques sud-africains ont invité les prêtres et religieux à participer au soutien financier des personnes affectées par la crise du Covid-10. «Nous devrons poursuivre de manière intense le programme d’aide aux pauvres, avait insisté, début avril, leprésident de la Conférence épiscopale d’Afrique du Sud, Mgr Sithembele Sipuka. Il est possible que cette situation nous appelle, en tant que clergé et religieux, à partager notre propre nourriture, car les ressources des seuls fidèles ne suffiront pas».

Lucie Sarr

Source: africa.la-croix.com

Return to the list of news