Sudan


LES MONTS NOUBA, L’EXCEPTION RELIGIEUSE SOUDANAISE
 

Au sommet de la montagne Karindi, nichée au milieu des épis de maïs et des grappes de sorgho, trône la petite maison ronde en torchis d’Abdulrahman Sadiq. Le vieillard à l’épaisse barbe jaunie se fait appeler « Chattiga ». Il s’agit de l’un des chefs religieux animistes, dits « kujurs », les plus réputés des monts Nouba. Près des trois quarts de cette région montagneuse du sud du Soudan, de la taille de la Slovaquie, sont administrés par les rebelles du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord) depuis la guerre qui les a opposés de 2011 à 2016 à Omar El Béchir, dictateur déchu trois ans plus tard.Chrétiens, musulmans et animistes cohabitent pacifiquement dans cette région administrée par les rebelles du SPLM-N.Après dix ans d’hostilités, leur chef, fervent partisan de la laïcité, ne parvient pas à sceller un accord avec le gouvernement central, qui vient d’être dissous par un coup d’État.

À l’époque, les Noubas ont pris les armes pour protester contre leur marginalisation politique, économique, culturelle. Khartoum n’avait construit ni routes, ni écoles, ni hôpitaux dans cette zone. Les rebelles ont refusé d’appliquer la charia alors en vigueur dans le reste du pays. Cet écrin de verdure fait figure d’exception au sein de la nation soudanaise, à large majorité musulmane : chrétiens, musulmans et animistes y cohabitent pacifiquement. Tandis que le chef du SPLM-N, Abdelaziz Al Hilou, avait amorcé en mai des négociations avec le gouvernement de transition afin de transformer le Soudan en État séculier, le putsch, perpétré le 25 octobre par le chef de l’armée, renvoie les pourparlers aux calendes grecques.

Les Noubas demeurent, eux, persuadés de tirer leur force de la coexistence interreligieuse. « À chaque attaque, les chrétiens et les musulmans priaient. En tant que kujur, je demandais à Dieu de nous aider », décrit Chattiga. Le chef religieux animiste estime que cet « effort collectif » a permis aux rebelles de « gagner la guerre » ou du moins de parvenir à un cessez-le-feu. « Nous n’avons pas de problème entre nous car nous sommes engagés dans le même combat », complète le père Daniel Tutu, depuis la paroisse catholique de Kauda, la capitale du SPLM-N. Le cheikh Tarig Abdalla raconte, lui, sa lutte contre l’instrumentalisation de l’islam par le précédent régime. « Le peuple nouba a toujours refusé la violence. Avant la naissance de Jésus-Christ, nos ancêtres ont commencé à se déplacer du nord vers les montagnes pour fuir les conflits », ajoute-t-il. Sœur Catherine, une religieuse tanzanienne arrivée à Kauda en 2015, confirme : « C’est la première fois que j’observe une telle unité entre les différentes religions. Les habitants célèbrent même les fêtes religieuses ensemble. »

Il n’est pas rare que plusieurs confessions soient représentées dans une fratrie. « J’ai huit enfants. Deux sont chrétiens, trois musulmans. Les autres ne vont ni à l’église ni à la mosquée mais ils croient en Dieu », détaille Hussein Nalukori Kappi. Ce musulman de 69 ans croit lui-même autant aux enseignements bibliques qu’aux religions traditionnelles. Musulmane elle aussi, Amani Musa Kodi, la présidente de l’Union des femmes basée à Kauda, est mariée à un chrétien. Elle s’amuse du fait que son fils de 6 ans se dise un jour musulman, le lendemain chrétien. « On le laissera choisir », assure-t-elle.

Cinq ans après la fin des combats, des ombres continuent cependant de ternir l’harmonieux tableau des monts Nouba. À commencer par les tentatives des prêtres, pasteurs et imams de détourner leurs fidèles des religions traditionnelles que ces derniers continuent souvent à pratiquer en parallèle. Le père Daniel Tutu n’hésite pas à qualifier les kujurs guérisseurs de « personnes diaboliques », sans leur fermer la porte de son église, où Chattiga se rend lui-même certains dimanches. Mais c’est surtout l’incapacité des rebelles à signer un accord avec Khartoum qui pèche, prolongeant l’enclavement des deux régions qu’ils contrôlent. Aucune dose de vaccin n’a pu y être acheminée depuis deux ans. Une épidémie de rougeole menace de s’ajouter aux actuels ravages du paludisme et de la malnutrition.

Augustine Passilly

Source : africa.la-croix

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