Africa

 


«IL FAUT «DÉSOCCIDENTALISER» LA LITURGIE EN AFRIQUE»

Père Placide Okalema Pash/DR

[Débat] : Y a-t-il trop de bruit dans les célébrations eucharistiques en Afrique ? Tel est le thème du débat de La Croix Africa en ce mois d’avril.

Le père Placide Okalema Pash, prêtre du diocèse Kinshasa et doctorant à la Pontificia Universidade Catolica do Rio de Janeiro/Brésil propose des éléments de réponse.

Cette question rappelle les détracteurs de l’africanisation de la messe qui contestent l’existence du silence pendant les liturgies eucharistiques africaines. L’adverbe « trop » exprime un excès, une limite dépassée. Pour les défenseurs de la liturgie romaine universelle, en effet, les liturgies africaines sont peu catholiques, trop bavardes, distrayantes, laissent trop peu d’espace pour la prière et la réflexion personnelles, ils contestent des célébrations où le silence sacré se meurt.

Selon le liturgiste Annibale Bugnini, par exemple, « les célébrations liturgiques africaines sont celles où on parle tout le temps, et on a peur du silence ».

Pour sa part, critiquant la danse, Mgr Pascal Nkoué, archevêque de Parakou, au Bénin, affirme que « ce ne sont pas nos danses qui nous aident à prier, elles s’arrêtent au corps alors que pour prier, il faut aller jusqu’au cœur. »

« Le silence liturgique n’est pas synonyme de vide »

Face aux détracteurs d’une manière africaine de célébrer, notre réponse est sans équivoque : sans méconnaitre quelques dérapages isolés qui peuvent faire irruption au cours des célébrations eucharistiques africaines, et qui sont communs à tous les peuples en prière, on peut affirmer que lors de leurs célébrations eucharistiques, les Africains savent observer « en son temps un silence sacré » comme le recommande Sacrosanctum Concilium au numéro 30.

Le silence est observé aux bons moments indiqués, notamment pendant la liturgie de la Parole, la méditation de la Parole proclamée. Le silence est aussi observé en vue de mettre en valeur l’ensemble de la célébration liturgique. Par ailleurs, le même Sacrosanctum Concilium recommande de favoriser « les acclamations du peuple, les réponses, le chant des psaumes, les antiennes, les cantiques et aussi les actions ou gestes et les attitudes corporelles » de manière à promouvoir la participation active de l’assemblée. En ce sens, il est logique d’admettre que le silence liturgique n’est pas synonyme de vide, moins encore absence de sonorité ou de parole.

L’importance de la danse

De plus, la danse sur le son de tous les instruments traditionnels ou modernes de musique est profondément langage et expression du génie culturel africain et en aucun cas expression des bruits. En effet, comme le souligne le théologien François Kabasele Lumbala, « dans la civilisation négro-africaine où l’univers matériel est le lieu d’irruption de l’au-delà, et donc lieu de communion avec la divinité, le corps devient forcément participant de la prière… la danse devient une nécessité pour la prière, et surtout la prière liturgique où il s’opère une communication des forces de l’au-delà avec celles d’ici-bas ». De la sorte, la danse est exécutée pour louer, adorer et glorifier le Dieu Tout-Puissant, en qui le peuple place ses espérances et attentes, mais aussi pour Le rendre sensible à leur misère. Il est donc naturel d’intégrer le génie culturel et traditionnel africain dans la liturgie chrétienne, afin de communier avec Dieu.

L’inculturation est un droit légitime

L’inculturation est un droit légitime et une exigence de la nouvelle évangélisation, dans la mesure où elle permet « au message de Jésus-Christ d’être, enfin, réellement accueilli par l’Africain en-quête-de-plénitude ; un Africain bien situé dans son univers socioculturel propre, et non plus un déplacé, un arraché à son propre milieu » (1).

Par l’inculturation, chaque peuple garde son identité et devient chrétien sans cesser de demeurer en même temps lui-même. Sacrosanctum Concilium reconnaît l’inculturation lorsqu’elle affirme que « l’Église, dans les domaines qui ne touchent pas la foi ou le bien de toute la communauté, ne désire pas, même dans la liturgie, imposer la forme rigide d’un libellé unique ; bien au contraire, elle cultive les qualités et les dons des divers peuples et elle les développe… » (SC, n.37). Rappelons que Pie XII, dans Mediator Dei, du 20 novembre 1947, reconnaissait déjà la nécessité d’une eucharistie célébrée selon l’identité culturelle et les besoins de chrétiens, « pourvu que soit sauvegardée l’intégrité de la doctrine » Il est donc clairement établi que l’époque de l’occidentalisation du christianisme et de la colonisation liturgique est révolue. Il est un droit et un devoir pour chaque peuple de célébrer Dieu selon son génie propre.

En conclusion, retenons que le peuple africain célèbre Dieu selon son génie propre sans dénaturer ni déformer l’Évangile du Christ, et ce en observant en son temps le silence sacré. La manière africaine de célébrer est donc l’expression d’une liturgie particulière. Par conséquent, il n’y a pas de liturgie supra culturelle et valide universellement. La liturgie universelle est un mythe. Toute liturgie est un phénomène culturellement et socialement située. Il faut donc « désoccidentaliser » la liturgie en Afrique.

Père Placide Okalema Pash

Source: africa.la-croix

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