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ARCHEVÊQUE EN AFRIQUE, UN RÔLE TRÈS POLITIQUE

Lundi 31 août, l’archevêque d’Abidjan, le cardinal Jean-Pierre Kutwa, s’est prononcé sur un éventuel troisième mandat du président sortant Alassane Ouattara, estimant qu’il n’est pas « nécessaire ».

L’occasion pour LCA de s’intéresser à la place stratégique qu’occupent les archevêques des capitales africaines. Une place qui, parfois, les oppose aux politiques quand elle ne les contraint pas à être des médiateurs lors de graves crises.

Il n’est pas rare en Afrique d’entendre des non catholiques appeler l’archevêque de la capitale « chef de l’Église ». Les archevêques des capitales africaines, du fait de la place stratégique de leur territoire diocésain, jouissent, en effet, d’un statut particulier qui provoque, parfois, des heurts avec le pouvoir politique : ce fut le cas de Mgr Sarah, alors archevêque de Conakry, des quatre archevêques successifs de Kinshasa et récemment, du cardinal Jean-Pierre Kutwa, archevêque d’Abidjan.

D’autres ont joué un rôle important de médiation au cœur de crises politiques et socio-économiques. L’on peut citer Mgr Isidore de Souza, ancien archevêque de Cotonou et Mgr Philippe Fanoko Kpodzro.

À Abidjan, l’héritage du cardinal Yago

En se prononçant sur un troisième mandat du président ivoirien Alassane Ouattara, qu’il ne juge pas nécessaire, le cardinal Jean-Pierre Kutwa, archevêque d’Abidjan, a irrité certains ministres catholiques du parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouetistes pour la démocratie et la paix (Rhdp). Ceux-ci se sont invités à la cathédrale où ils ont répondu à leur ordinaire, l’accusant, en substance d’ingérence sur le champ politique.

Ces tensions ne sont pas sans rappeler celles qui ont marqué les relations entre le premier archevêque autochtone d’Abidjan, le cardinal Bernard Yago et le premier président du pays, Félix Houphouët-Boigny.

En mai 1964, le cardinal Yago, soupçonné d’avoir des ambitions politiques, a failli être expulsé du pays. Le gouvernement avait déjà préparé le décret d’expulsion signé par Houphouët-Boigny qui avait fini par renoncer à ce projet. Les observateurs donnent différentes explications à ce renoncement. (1) Mais cet épisode n’est que l’un des premiers de la longue série de mésententes qui opposeront ces deux personnages influents.

Mgr Sarah contre Sékou Touré

En République de Guinée, Mgr Robert Sarah a souvent irrité, par ses prises de position, le premier président du pays indépendant, Sékou Touré qui régnait en dictateur. « Le pouvoir use ceux qui n’ont pas la sagesse de le partager », lançait-il. Il avait alors pris l’habitude, dans ses allocutions publiques, d’interpeller le régime sur la misère des populations tout en proposant des pistes pour sortir de cette situation.

À la mort de Sékou Touré en 1984, le désormais préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements était à la tête d’une liste de personnes que le dictateur devait faire assassiner d’un moment à l’autre…

À Kinshasa quatre archevêques contre des dictatures

En RD-Congo, les quatre archevêques successifs de Kinshasa, tous devenus cardinaux, ont tous été aux prises avec le pouvoir politique, à des degrés divers.

Lors des messes célébrées à l’occasion de certaines circonstances et auxquelles les autorités politiques et les hauts cadres du pays venaient nombreux, le cardinal Joseph-Albert Malula, premier archevêque autochtone de Kinshasa, n’hésitait pas à dénoncer leurs injustices, leur égoïsme ainsi que la conduite peu recommandable de certains d’entre eux. Une conduite qui déplaisait au dictateur Mobutu Sese Seko. En 1972, à la suite d’un long conflit avec ce dernier, le cardinal Malula, fut contraint de s’exiler à Rome. De même, Joseph Kabila s’est constamment heurté au cardinal Frédéric Etsou Nzabi Bamungwabi (deuxième archevêque autochtone de Kinshasa) puis à son successeur le cardinal Laurent Monsengwo. Ce dernier s’était d’ailleurs prononcé, tout comme le cardinal Fridolin Ambongo actuel archevêque de Kinshasa, contre un troisième mandat présidentiel de Kabila, soutenu par des milliers catholiques qui ont marché dans les rues pour défendre cette cause.

À Lomé et Cotonou, des archevêques médiateurs

Être archevêque d’une capitale africaine, c’est aussi parfois jouer un rôle de médiateur au cœur des graves crises politiques.

Archevêque de Lomé entre 1992 et 2007, Mgr Philippe Fanoko Kpodzro a joué un rôle politique important dans son pays. En 1991, il a présidé la Conférence nationale organisée pour résoudre la crise sociopolitique qui secouait alors le pays puis le Haut-Commissariat de la République une – sorte de parlement de transition – dont les travaux ont produit la Constitution togolaise de la quatrième république adoptée en 1992 lui a ensuite été confié.

Avant lui, son voisin béninois, Mgr Isidore de Souza a montré la voie. À la fin des années 1980, le régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou ne parvient plus à faire face à la crise économique et financière au Bénin qui s’est généralisée dans tous les secteurs. Les forces vives de la nation veulent une nouvelle Constitution et l’institution du multipartisme. Une Conférence nationale souveraine annoncée par le président Mathieu Kérékou depuis le 7 décembre 1989 a finalement lieu le 19 février 1990, avec comme président, Mgr Isidore de Souza, alors archevêque coadjuteur de Cotonou.

Lucie Sarr

(1) Frédéric Grah Mel, Bernard Yago, Le cardinal inattendu, Abidjan, Presses des universités de Côte d’Ivoire, 1998, 343 pages.

Source: africa.la-croix

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