Afrique


Les présidents et les religions : quand la religion
s’immiscedans la gestion de la cité


Le président de la RD-Congo, Félix Tshisekedi a reçu les membres du comité permanent de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), vendredi 26 novembre/Présidence RDC

L’Afrique est un continent où la religion joue un rôle prépondérant dans la vie sociale et s’immisce assez souvent dans la politique. Mais quel rapport les présidents africains ont-ils à la foi et quels impacts leur orientation religieuse a-t-elle sur leurs choix politiques ?

En Afrique, des religieux ont flirté de très près avec la politique. C’était notamment les cas de l’abbé Fulbert Youlou, premier président du Congo-Brazzaville, de Barthélémy Boganda, premier prêtre d’Oubangui-Chari et père fondateur de la Centrafrique mais aussi d’Augustin Diamacoune Senghor, prêtre indépendantiste casamançais. D’autres ont une influence politique qui fait d’eux de véritables faiseurs de roi, comme l’imam Mahmoud Dicko du Mali et certains cardinaux dont Dieudonné Nzapalainga de la Centrafrique et Fridolin Ambongo de RD-Congo.

Mais les présidents africains, eux, quel rapport ont-ils à leur foi ? Dans un continent où la religiosité est profondément ancrée dans les modes vie, les chefs d’État ne cachent pas leur appartenance religieuse. Celle-ci est, au contraire, parfois un argument électoral. C’était le cas lors l’élection, en juin 2020 du président malawite, Lazarus Chakwera, ancien pasteur de l’Église des Assemblées de Dieu. « Dieu m’a parlé, avait assuré l’ancien pasteur. Dieu ne m’a pas dit : Je te retire de ton ministère. Il m’a dit : Je prolonge ton ministère pour que tu puisses conduire une nation tout entière ».

D’autres chefs d’État expriment de manière moins ostentatoire leur foi, mais celle-ci reste très imbriquée dans leur gestion de la cité. Les exemples sont nombreux mais nous allons nous appesantir sur le cas du défunt Julius Nyerere, premier président de la Tanzanie et ceux d’Abiy Ahmed et Félix Tshisekedi, respectivement actuel premier ministre éthiopien et président de RD-Congo.

Un président « vénérable »

Julius Kambarage Nyerere a été président de la République de Tanzanie entre 1964 et 1985. Il a été déclaré vénérable – personne décédée dont la réputation de sainteté et les vertus d’héroïcité sont reconnues par l’Église catholique – au terme de la phase diocésaine de son procès en canonisation ouverte en janvier 2006 par Mgr Justin Samba, alors évêque de Musoma (nord), le diocèse d’origine de Nyerere.

Père de l’indépendance de ce pays d’Afrique de l’Est, ce fervent catholique y développe un socialisme « à l’africaine » qui, loin de cracher sur les confessions religieuses, s’appuie sur elles pour diffuser cette idéologie. « Fervent croyant, passé par le système de scolarisation missionnaire, il n’était pas désireux d’apostasier la religion catholique pour troquer l’athéisme contre la foi », souligne Marie-Aude Fouéré (1). Selon de nombreux témoignages recueillis pour les besoins de la phase diocésaine de procès en canonisation, l’ex-président tanzanien observait scrupuleusement les périodes de jeûne durant le temps du Carême et se rendait quotidiennement à la messe.

L’Église catholique – avec laquelle il entretenait des relations qui bien qu’étroites n’étaient jamais outrageusement affichées– lui a rendu un hommage spécial à son décès : pour ses obsèques, les vêtements liturgiques des célébrants ainsi que les ornements étaient exceptionnellement de couleur blanche, signe de la résurrection du Christ.

Abiy Ahmed

Un autre gouvernant africain chez qui la religion occupe une place de choix est Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien, et prix Nobel de la paix en 2019. 62,8 % de la population éthiopienne est chrétienne. Une majorité d’orthodoxes (43,5 %) et 18,6 % d’évangéliques et 0,7 % de catholiques. Les musulmans, pour leur part sont majoritairement sunnites et représentent 33,9 %.

Abiy Ahmed lui, est né d’une mère orthodoxe et d’un père musulman mais a choisi le protestantisme évangélique à l’âge adulte. Il est un fidèle de l’Église de Mulu Wongel (Plein Évangile) très présente en Éthiopie et en Érythrée. Il compte d’ailleurs parmi ses conseillers des pasteurs évangéliques. Personnalité charismatique, excellent orateur, son discours emprunte aux pentecôtistes une rhétorique optimiste imbibée de développement personnel et la conviction d’une foi qui aurait des vertus performatives. Le nom de son parti (Parti pour la prospérité) est, en outre inspiré de la théologie de la prospérité très en vogue dans certaines chapelles pentecôtistes.

En 2020, Ahmed fonde l’Ethiopian Council of Gospel Believers’ Churches [Conseil des Églises éthiopiennes des croyants de l’Évangile] une instance de représentation des chrétiens protestants. Au fil du temps, l’instance s’est divisée avec d’un côté des pasteurs partisans du Parti de la prospérité, le parti du premier ministre et de l’autre, ses opposants. L’affaire a pris une telle proportion que dans une lettre ouverte datant d’octobre 2021, Naol Befkadu, un pasteur membre de cette structure, s’en est pris au premier ministre. «Le conseil a été tellement infiltré et contrôlé par vos convictions politiques et l’idéologie du parti, que vous critiquer est devenu une position anti-protestante », a-t-il fustigé.

Il a par ailleurs accusé le chef de l’Ethiopian Council of Gospel Believers’Churches, Iyasu Elias, d’avoir intégré le Parti de la Prospérité. « Cher Premier ministre Abiy, vous comprenez parfaitement la nécessité de la séparation de l’Église et de l’État afin d’éviter à la fois la création d’une religion d’État et l’intervention indésirable de l’État dans les affaires religieuses » a-t-il insisté avant d’inviter Ahmed à la démission pure et simple.

Félix Tshisekedi

Né dans une famille catholique, Félix Tshisekedi est aujourd’hui chrétien évangélique avec, parmi ses conseilleurs, des pasteurs. Le plus connu d’entre eux est Jacques Kangudia Mutambayi, conseiller spirituel du président congolais et responsable de la Coordination pour le changement de mentalités (CCM), une instance en charge de la lutte anti-corruption.

En septembre 2020, l’Église du réveil du Congo – une association qui regroupe les Églises évangéliques du pays – est marquée par un conflit entre Dodo Kamba, président nouvellement désigné de la structure et Sony Kafuta, président sortant. Ce dernier accuse la présidence de la République d’ingérence dans la désignation du président de la structure…

Enfin, selon certains observateurs, les croyances présidentielles ont pu peser dans le choix du président de la Commission électorale nationale indépendante (Céni). En effet, en RD-Congo, depuis 2002, c’est à la Plateforme des confessions religieuses que revient la responsabilité de désigner le président de la commission chargée de l’organisation et de la gestion du processus électoral. En 2021, en l’absence d’un consensus au sein de la Plateforme des confessions religieux, 6 confessions religieuses avec, à leur tête l’ERC, ont réussi à imposer leur candidat, Denis Kadima, malgré l’opposition des catholiques et des protestants. Ce choix a été validé par le chef de l’État Félix Tshisekedi.

Lucie Sarr

(1) Marie-Aude Fouéré, La fabrique d’un saint en Tanzanie post-socialiste https://doi.org/10.4000/eastafrica.609

Source : africa.la-croix

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