Senegal

 
« Travaillons davantage le capital humain pour promouvoir un vrai développement de tout l’homme et de tout l’homme »


Cardinal Théodore Adrien Sarr, archevêque émérite de Dakar/Lucie Sarr/LCA

Entretien avec le cardinal Sarr (2/2). C’est dans la résidence où il passe une retraite paisible à Dakar, que le cardinal Théodore Adrien Sarr, 85 ans, archevêque émérite de Dakar, a reçu La Croix Africa lundi 18 avril. Dans cet entretien, qui sera publié en deux volets, il retrace son parcours et décrit ses journées de retraite.

 

La Croix Africa : Qu’est-ce qui vous le plus marqué comme évêque de Kaolack ?

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Je ne connaissais pas la région de Kaolack, mais elle m’a séduit. Je me suis imposé, dès la première année, de faire le tour de toutes les missions catholiques du diocèse. Jusqu’à mon départ, je faisais, chaque année, la visite pastorale de toutes les paroisses, découvrant en même temps leur environnement géographique et humain.
Ce diocèse de Kaolack était une petite communauté chrétienne jeune et minoritaire. Dans la grande majorité des villages il n’y avait pas de chrétiens, et dans un tout petit nombre, il y avait seulement une ou deux familles chrétiennes. Je faisais tout pour encourager ces chrétiens. Ils étaient souvent des chrétiens de première génération – donc les premiers de leur famille à se faire baptiser. Il y avait également des chrétiens venant d’autres régions du pays et d’ailleurs, pour travailler en ville, ou bien s’adonner à l’agriculture dans la campagne.

J’ai été, par ailleurs, interpellé, et me suis laissé interpeller, par les conséquences néfastes de la sécheresse, qui sévissait dans la région depuis quelques années. Je les ai constatées dès les premières visites pastorales, car les villageois présentaient souvent comme doléances le manque d’eau ou de nourriture. Cela ramenait en ma conscience des paroles du Christ : « J’ai eu faim, vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, vous m’avez donné à boire » (cf Mt 25, 35). J’ai pris cela comme un appel du Christ.

Dans un premier temps, j’ai demandé à Caritas Sénégal de nous aider à approfondir les puits ou à en faire creuser de nouveaux. À partir de 1980, les problèmes d’eau se sont accrus. Il fallait désormais faire des forages, et non pas seulement creuser des puits. Heureusement, Dieu aidant, un responsable d’un organisme catholique hollandais de bienfaisance était en visite dans mon diocèse. Je lui ai soumis le problème, et il s’est dit prêt à nous aider. Quelque temps après, des délégués de l’organisme Allemand Misereor sont également venus vers moi. Au terme de nos échanges, ils se sont déclarés prêts à nous aider, mais ont proposé de créer une Caritas diocésaine, pour pouvoir faire face directement aux problèmes de la sécheresse, en matière d’eau et de nourriture. Nous avons donc créé Caritas Kaolack, et commencé à creuser des forages d’une profondeur de 250 à 300 m. D’abord 30, ensuite 23 forages.

Par ailleurs, chaque fois qu’il y avait des besoins, nous avons sollicité et obtenu des secours importants contre la famine. Ce qui m’a aussi inspiré pour des telles entreprises, c’était, en plus des paroles du Christ, l’encyclique Populorum progressio du pape Paul VI de 1967. Nous basant sur son enseignement, nous avons eu soin de créer des groupements de paysans, hommes et femmes, pour les engager et accompagner dans des entreprises de développement, non seulement économique, mais aussi humain, un développement solidaire et intégral.

Vous avez été transféré à Dakar en 2000 à la retraite du cardinal Thiandoum…

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Oui en mi-juin 2000, le nonce apostolique est venu jusqu’à Kaolack, pour m’annoncer que le pape Jean-Paul II pensait à moi pour prendre la relève du cardinal Thiandoum. Après l’appel à être pasteur de l’Église de Kaolack, c’était un deuxième déploiement de ma vocation sacerdotale. Une deuxième fois, j’ai renouvelé ma réponse positive à cette vocation et mon engagement dans le don de moi-même pour le ministère sacerdotal, le service de Dieu, de l’Église et des hommes.

Je revenais à mon diocèse d’origine, pour me replonger dans une autre configuration ecclésiale : une Église plus ancienne, plus ancrée dans la Tradition chrétienne, comptant un plus grand nombre de baptisés, de prêtres, de religieux, religieuses, de laïcs engagés dans l’Église et la société, d’aspirants au sacerdoce et à la vie religieuses. Il me fallait comprendre cette grande Église dans ses réalités présentes, pour assurer le maximum de continuité dans l’animation pastorale de sa vie et de son activité apostolique ; pour mesurer ensuite les opportunités d’innovations dans différents domaines.

Pour atteindre cet objectif, comme à Kaolack, je me suis fixé, parmi les priorités, les visites pastorales des paroisses, mais seulement doyenné par doyenné, parvenant ainsi à faire deux fois le tour de l’archidiocèse. Autre priorité, la fidélité aux diverses réunions d’information, concertation et décision, dans les structures fixées par la législation de l’Église.

Comme archevêque de Dakar, vous avez été appelé à défendre la foi chrétienne dans un pays majoritairement musulman…

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Comme tout évêque, et comme à Kaolack, j’ai cultivé la fidélité au ministère de l’enseignement et d’exhortation des fidèles du Christ à mener une vie conforme à la foi chrétienne. En certaines circonstances, il a fallu défendre publiquement la foi chrétienne. Par exemple, en défendant son Monument de la Renaissance Africaine devant ses détracteurs, l’ancien président Abdoulaye Wade avait offensé les catholiques, dans leur foi en la divinité de Jésus-Christ. J’ai effectivement réagi en lui rappelant, dans une conférence de presse, qu’il était président de tous les Sénégalais, et devait respecter la foi religieuse de tous les citoyens, en fidélité à la laïcité de l’État.

Avez-vous exercé d’autres responsabilités pastorales au-delà des diocèses de Kaolack et Dakar ?

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Oui, j’ai eu à exercer les responsabilités suivantes, chacune en plusieurs mandats : président de la Conférence épiscopale interterritoriale de Sénégal, Mauritanie, Cap Vert, Guinée Bissau ; président de la Conférence épiscopale régionale de l’Afrique de l’Ouest (Cerao), et partant grand chancelier de l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest (Ucao) ; vice-président du symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et Madagascar (Sceam). Autant de responsabilités qui m’ont fait expérimenter les grands bienfaits de la fraternité et de la solidarité entre pasteurs d’Églises d’Afrique. La participation aux activités de ces instances ecclésiales, en tant que simple membre, me faisait déjà vivre « le souci de toutes les Églises » que nourrissait Saint Paul (cf 2Co 11,28), auquel exhorte sans cesse le Magistère de l’Église catholique.

Quand vous observez votre pays actuellement que vous dites-vous ?

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Je reconnais aujourd’hui, au Sénégal, des progrès importants dans le domaine matériel, telles les infrastructures immobilières, routières, portuaires. Dans le domaine économique, l’exploitation minière connaît une croissance, et inspire beaucoup d’espoirs en ce qui concerne les hydrocarbures. Cependant, après 62 ans d’indépendance, les progrès apparaissent insuffisants dans l’agriculture, l’industrie,… de même que dans l’implication des entrepreneurs et hommes d’affaires nationaux. Dans les domaines de la santé et de la formation, la multiplication des infrastructures de soins, de formation générale et professionnelle offre une nette amélioration des compétences et des spécialisations pour le service des populations.

Mais concernant la morale personnelle et sociale, je suis franchement inquiet, parce que le capital humain du Sénégal est en train de se détériorer. Il y a davantage de violence gratuite, d’atteintes à la dignité et à l’intégrité des personnes, d’acquisition et gestion malhonnêtes de l’argent. À mes yeux, il est urgent de travailler en profondeur le capital humain, pour promouvoir un vrai développement de « tout homme et de tout l’homme ». Il faut chercher à imprégner les mentalités des valeurs morales pour que les comportements changent, grâce au maintien des traditions valables pour notre temps ; grâce à une éducation aux valeurs de la vie personnelle et sociale, par les familles, l’école autant que par les médias d’aujourd’hui.

Comment passez-vous vos journées de retraite ?

Cardinal Théodore Adrien Sarr : Veillant à respecter au mieux la discrétion et la réserve qui conviennent pour un évêque émérite, j’ai réduit largement mes sorties pour participation à des cérémonies et autres activités publiques. Nuit et jour je profite du calme du quartier et de la maison. J’accorde plus de temps à Dieu pour la prière, et je suis heureux de pouvoir le faire, après l’accaparement intense par les activités du ministère épiscopal dans le pays et ailleurs.

Ensuite, je continue de faire un travail régulier de lecture et d’écriture. J’accueille aussi des personnes qui demandent à me rencontrer, pour des retrouvailles fraternelles, des échanges, des sollicitations de conseils. Je continue ainsi à me consacrer au service de Dieu et des hommes. Puisse Dieu Père, Fils et Esprit Saint m’accorder encore et encore la grâce de le faire selon sa Volonté !

Recueilli par Lucie Sarr

Source:  africa.la-croix

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