Afrique

L’Église africaine face au défi de la lutte contre les abus sexuels

Après la publication, en mai, du motu proprio du pape François «Vos estis lux mundi» qui impose des mesures pour lutter contre les abus sexuels dans l’Église, de nombreuses conférences épiscopales africaines ont annoncé des décisions pour l’application du texte papal.

La Croix Africa a mené l’enquête pour savoir comment ce motu proprio est accueilli en Afrique et comment les conférences épiscopales africaines ont pris en compte les mesures imposées par le pape.

«Notre culture locale est parfois une culture de la honte. S’il y a des sujets dont on n’est pas fier, on ne sait pas comment en parler», expliquait en juin le jésuite burkinabè Paul Béré, enseignant à l’Institut biblique pontifical de Rome. Le lauréat du Prix Ratzinger 2019 analysait les résistances en Afrique sur la question des abus sexuels dans l’Église. Il estimait, en outre, que la nature contraignante du motu proprio du pape François, «Vos estis lux mundi» «Vous êtes la lumière du monde» publié en mai, serait une occasion, pour l’Afrique, de dépasser les entraves culturelles qui se dressent en matière de gestion des abus sexuels: «Les instruments que le pape François a mis en œuvre et qui sont contraignants le sont pour nous libérer des entraves de notre culture», affirmait-il.

Le texte du pape n’offre aucune autre option aux épiscopats que de prendre à bras-le-corps la question des abus sexuels. François leur impose, en effet, de mettre en place soit au niveau diocésain soit au niveau national, des centres de signalements d’abus sexuels. En outre, obligation est désormais faite à tous les clercs de signaler les abus sexuels dont ils ont connaissance.

Résistances
Avant et pendant le sommet sur les abus sexuels, convoqué à Rome, en février, par le pape François, de nombreux observateurs avaient mis en exergue les résistances de l’Église africaine sur la gestion des abus sexuels. Certains évêques africains estimaient, sans guère de précautions oratoires, que cette question concerne plus l’Occident que l’Afrique qui a d’autres priorités.

«Ce problème se pose avec une proportion plus faible en Afrique qu’en Europe, en Australie ou aux États-Unis», réagissait ainsi Mgr Marcel Utembi, archevêque de Kisangani et président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) interviewé par l’hebdomadaire français «Famille chrétienne». Tentant une explication, il ajoutait plus loin: «au niveau de la coutume, les prescriptions sont tellement strictes pour sanctionner ce genre d’actes que cela est de nature à prévenir leur commission. Ce qui explique en partie que ces actes soient faibles chez nous.» De son côté, Mgr Edmond Djitangar, archevêque de N’Djamena au Tchad, dans une interview accordée à Radio Vatican, soutenait que parler des abus «d’une manière récurrente risque d’en faire un phénomène généralisé» et que les méthodes d’approche pour la résolution de ce problème devraient prendre en compte le contexte africain.
Pourtant cette réalité existe bien en Afrique. L’Église ivoirienne par, exemple a été confrontée deux fois à la question des abus sexuels entre 2018 et 2019. En avril 2019, un vif émoi avait secoué la communauté catholique ivoirienne après la mort, vraisemblablement par suicide, d’un prêtre du diocèse de Grand-Bassam (Sud-est) âgé de 51 ans et qui était sous le coup d’une suspension préventive après un signalement d’abus sexuels sur une enfant.
Fin 2018, un autre prêtre, cette fois-ci dans le diocèse d’Abidjan avait été déféré au parquet suite à une dénonciation. L’affaire s’est soldée par un non-lieu prononcé au tribunal.

Un discours qui commence à changer
Depuis la publication de «Vos estis lux mundi» le discours, en Afrique sur les abus sexuels semble toutefois évoluer, en s’éloignant du déni.

«Il est erroné de croire que les abus sexuels sur les mineurs et personnes vulnérables ne concernent que certains pays», reconnaît Mgr Nicodème Barrigah-Benissan, évêque du diocèse d’Atakpamé, au nord de Lomé, et président du Conseil épiscopal Justice et Paix du Togo tandis que Mgr Ignace Bessi, évêque de Katiola, dans le nord de la Côte d’Ivoire et président de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire (Cecci) insiste sur la nécessité de privilégier un langage de vérité et d’humilité.

Ces mesures «un peu dures» du pape François sont, salutaires aux yeux de sœur Solange Sahon Sia, directrice du Centre de protection des mineurs et personnes vulnérables à l’Institut catholique missionnaire d’Abidjan (ICMA). Désormais, «il revient à chacun de prendre ses responsabilités.»

Bureaux de signalement, protocoles de protection des mineurs
Depuis mai, presque toutes les conférences épiscopales africaines ont annoncé qu’elles ont lancé des concertations pour la mise en œuvre des bureaux de signalement des abus sexuels qui doivent obligatoirement être créés dans chaque pays d’ici mai 2020. C’est notamment le cas en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso et en Centrafrique.
La RD-Congo, a entrepris depuis octobre, une série des sessions de formation de tous les coordinateurs des écoles conventionnées catholiques et compte permettre «un dialogue franc au sein des Communautés ecclésiales vivantes (CEV) [cellules ecclésiales de proximité NDLR] sur la question d’abus sexuels». Dans ce pays où l’Église catholique est très puissante, les structures de signalement seront créées au niveau de chaque diocèse.
Le Togo a pris la même option: «Certains évêques ont même publié la liste des personnes composant ces bureaux», précise Mgr Barrigah.

Enfin, du côté de l’Association des conférences épiscopales d’Afrique de l’Est (Amecea) – qui inclut le Malawi, le Kenya, le Soudan, le Soudan du Sud, la Zambie, la Tanzanie, l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Ouganda, Djibouti et la Somalie – un cap important a été franchi le 29 mai avec la publication de deux textes fondamentaux: «Les normes et directives de l’Amecea pour la protection de l’enfant» et le «guide des animateurs pour la protection des enfants».
Toutefois ces déclarations et mesures marquent-elles une adhésion ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que souligne le père Jean Messingue, prêtre jésuite camerounais, spécialiste en psychologie clinique et spécialiste de la question des abus sexuels qui estime qu’il est difficile de se faire une idée précise de ce que pensent «réellement» les Églises africaines des mesures imposées par le pape.

« Comment se fera la mise en œuvre concrète de ces bureaux de signalement ? », se demande, sceptique un prêtre béninois qui a sollicité l’anonymat. Nos diocèses sont pauvres et l’évangélisation en est souvent au niveau de la catéchèse de base. Pour vous dire vrai, je ne crois pas trop aux-prêts-à-penser importés.»

Mgr Bessi, lui, pointe une difficulté liée aux mesures édictées par le pape. «Le signalement n’est, en général, pas une chose aisée en Afrique et surtout en Côte d’Ivoire, explique-t-il. Culturellement cela va donc poser problème puisque la tendance est à la négociation pour préserver l’harmonie». Mais pour l’évêque ivoirien, c’est à l’Église d’«évangéliser et de purifier» cette culture africaine qui accepte difficilement le signalement d’abus sexuels.
En outre, la création physique du bureau de signalement d’abus sexuels ne suffira sans doute pas à créer des habitudes de signalement d’abus sexuels. «Il faut un discours préventif», préconise Mgr Bessi mais également « garantir la confidentialité des signalements pour que les victimes ne soient pas exposées à la vindicte, tout en s’assurant qu’il n’y ait pas dénonciations calomnieuses».

Une gestion inculturée des abus sexuels en Afrique
Une chose, par contre sur laquelle tout le monde semble s’entendre est que la gestion des abus sexuels dans l’Église doit être inculturée. Car «communiquer sur les abus sexuels est un exercice délicat qui nécessite de maîtriser les codes du milieu», argumente Mgr Bessi. Et le père Kalenga, deuxième secrétaire général de la Conférence épiscopale de RD-Congo d’illustrer: «dans plusieurs sociétés en RD-Congo, les questions relatives à la sexualité constituent un tabou, on ne peut pas les aborder, par exemple en public. On doit veiller à respecter la réserve du milieu en la matière et chercher la manière adéquate pour faire passer l’information». En outre, la persistance de certaines coutumes qui promeuvent le mariage précoce rend d’autant plus délicat cet exercice. «Dans les lieux où le mariage précoce est fortement toléré, il est difficile de faire comprendre la minorité d’âge étendue à moins de 18 ans», précise encore le père Kalenga.

Du côté des laïcs catholiques, les abus sexuels suscitent inquiétude et embarras. « À chaque fois que je lis un scandale d’abus sexuels dans l’Église, je me sens meurtri et embarrassé », réagit Rodrigue Yessinou, un jeune Béninois.

Justine Blédou, laïque ivoirienne, s’inquiète de la recrudescence des abus sexuels sur mineurs en Côte d’Ivoire. « Ils ne concernent pas directement l’Église mais celle-ci doit être intraitable sur le sujet. En matière d’abus, elle doit donner le bon exemple».

Lucie Sarr

Source: africa.la-croix

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