Enseignement en Afrique de l’ouest, bombe à retardement ?

Du Togo en passant par le Bénin, le Burkina Faso, le Mali, le Niger et même en Cote d’Ivoire, la situation est presque pareille. Le secteur de l’éducation dans la sous-région ouest africaine souffre depuis quelques années de maux identiques. Une menace pour la quiétude sociale de la sous-région.

C’est une mauvaise période que traverse le secteur éducatif en Afrique de l’ouest. En effet, le rebondissement des mouvements d’enseignants regroupés en syndicats depuis le début de cette année a fait planer à plusieurs reprises la crainte d’une année blanche dans certains pays de la sous-région. Dans la plupart des cas, les situations ont perduré avant de trouver un dénouement, faisant place à de fragiles accalmies et à des reprises de cours dans les écoles. Mais en fait, qu’ont réclamé les enseignants dans les quatre pays auxquels nous nous sommes intéressés ?

Guinée

Les enseignants guinéens regroupés au sein de l’intersyndicale de l’éducation ont lancé en février 2017 une grève de deux semaines suspendue grâce à l’intervention du chef de l’Etat. Outre « l’insuffisance de leur salaire », les enseignants ont dénoncé leur nouvelle grille salariale en vigueur depuis novembre 2016. Une grille qui selon eux, « rétrograde les enseignants, toutes hiérarchies confondues, et leur faire perdre l’acquis de 40% d’augmentation obtenu depuis 2015 ». Un enseignant d’un lycée de Conakry, classé dans la catégorie A après onze années de service, nous a confié toucher un  salaire de 2 305 000 francs guinéens (moins de 164000 francs CFA) par mois. Un de ses collègues de la catégorie B touchait avant le début des grèves 1500000 francs guinéen (soit moins de 100 000 francs CFA).

Pour se faire entendre, plusieurs d’entre eux ont menacé de ne pas reprendre les cours. « L’enseignant fait un travail noble. Il devrait bénéficier d’un traitement salarial, à l’image des magistrats », s’est justifié un responsable de l’intersyndicale. La titularisation des enseignants vacataires a également fait partie des revendications. Près de 2250 enseignants seraient des vacataires. La plupart d’entre eux comme Karim Moussa qui gagne depuis 7 ans de service 400  000 francs guinéen (soit moins de 30 000 F CFA), ont ainsi souhaité leur intégration « pure et simple dans la fonction publique ».

Pour dénouer la « crise », une commission a été mise en place par le chef de l’Etat Alpha Condé. Ce dernier a  procédé à un léger remaniement de son gouvernement, en remerciant  les ministres de la Fonction publique, de l’enseignement pré-universitaire et de l’environnement. Afin de prouver sa bonne foi, une indemnité de départ à la retraite aux fonctionnaires et contractuels permanents de la fonction publique a été décrétée par  le Président Alpha Condé mettant ainsi  fin au mouvement de grève.

Cote d’Ivoire

Au pays d’Houphouet Boigny, un collectif de 14 syndicats a secoué le secteur de l’éducation. Mais les revendications étaient différentes. Les syndicats ont réclamé notamment le déblocage des avancements des fonctionnaires depuis la fin du mois de janvier 2015 ainsi que la réforme des cinq jours de cours par semaine. Entre autres revendications, on note également  « le paiement de la totalité des arriérés liés à l’indemnité de logement et à la bonification indiciaire, le retrait de l’arrêté portant organisation de la semaine de travail dans le primaire, le retrait de l’ordonnance portant organisation des régimes des pensions gérées par l’IPS-CGRAE, le respect des libertés syndicale, le règlement définitif de la question des instituteurs adjoints ».

Afin de décanter la situation et rattraper le retard accusé dans les différents programmes suite aux grèves, la ministre de l’Education Nationale, de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle a procédé au réaménagement du calendrier scolaire 2016-2017 en commun accord avec les acteurs du système éducatif et l’Association Nationale des Parents d’élèves de Côte d’Ivoire.

Bénin

Le secteur de l’éducation n’est pas un long fleuve tranquille. En effet, les différents syndicats des enseignements maternels et primaires réunis au sein du Conseil sectoriel pour le dialogue social (CSDS) et la Fédération des syndicats de l’éducation nationale (FESEN/CSTB) ont initié différents mots d’ordre de grève.

La CSDS a exigé entre autres le respect des libertés syndicales, le rapportage des différents arrêtés et notes de service, la prise des arrêtés d’application du décret portant statuts particuliers des corps des personnels enseignants de la maternelle et du primaire, l’organisation des différents concours de recrutement pour mettre fin à la crise secouant le système éducatif, la relecture du décret 2015-373 du 24 juin 2015 portant statut juridique d’emploi des Agents contractuels de l’Etat (ACE) et la prise du décret instituant la coordination entre la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et le Fonds national de la retraite du Bénin (FNRB).

La FESEN/CSTB a souhaité entre autres le retour au poste des enseignants victimes des affectations pour activisme syndical, la relecture du décret portant statut particulier du personnel enseignant de la maternelle, du primaire et du secondaire en vue de la prise des arrêtés d’application,  l’étude de l’avant-projet de statuts des corps des personnels de l’enseignement spécialisé. La Fédération a aussi exigé l’abrogation de tous les arrêtés fixant arbitrairement le taux de réussite à obtenir par les directeurs d’écoles pour être maintenus à leur poste et la réhabilitation des 618 directeurs d’écoles primaires démis de leur fonction. La situation est revenue au calme. Le gouvernement béninois a pris en compte certaines revendications afin de leur apporter une satisfaction.

Togo

Après une rentrée difficile et tardive des classes et pour une énième fois, le secteur de l’éducation a connu des remous en ce début d’année. Sous la houlette de la Coordination des syndicats de l’éducation du Togo (CSET) appuyée cette fois-ci par la Fédération des syndicats de l’éducation nationale (FESEN), les enseignants ont entrepris une série de grèves relayées sur toute l’étendue du territoire en vue de réclamer de meilleures conditions de vie et de travail. Entre autres revendications « dont certains points datent de plusieurs années », les enseignants ont exigé « l’abrogation du corps des enseignants auxiliaires et leur reversement dans le corps des fonctionnaires de l’enseignement, l’indemnité de logement pour le personnel de l’éducation et pour toute la carrière, la prime de travail de nuit et la prime de salissure (à intégrer au budget de 2017, en attendant l’adoption du statut particulier ) et la résolution définitive du problème de la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) du dossier des normaliens ».

En réponse, l’Etat a annoncé une revalorisation de la prime d’incitation à la profession enseignante. Sur la question du statut particulier des enseignants, un Comité de rédaction élargi aux partenaires en développement sera mis en place à la fin du mois de mars. Ce statut particulier consacrera surtout l’instauration d’une prime unique regroupant la prime d’incitation revalorisée et les autres primes existantes. Concernant l’intégration des enseignants auxiliaires, les 12747 actes de nomination délivrés par le gouvernement devront être complétés. Une cellule ad hoc se chargera aussi de régler la question des cotisations ou prélèvements opérés sur le salaire de certains enseignants auxiliaires avant leur intégration dans le cadre des fonctionnaires. Outre ces mesures, l’Etat compte renforcer la capacité d’accueil des apprenants et développer des centres de formation préparant à la profession enseignante. Toutes ces décisions ont facilité la fin des grèves et la reprise effective des cours sur toute l’étendue du territoire national.

Burkina-Faso

Le Syndicat National des Professionnels de l’Education Préscolaire (SYNAPEP), dans ses revendications a adressé une lettre de préavis de grève  au Président du Faso. Les exigences étaient présentées en 12 points dont les plus importants sont entre autres : l’institution d’un examen professionnel à travers la relecture des textes régissant les emplois des personnels de l’éducation préscolaire ; le traitement diligent des différents actes administratifs des personnels du préscolaire mis à disposition du Ministère de l’Education Nationale et de l’Alphabétisation (MENA) ; l’octroi de moyens suffisants aux encadreurs pédagogiques du préscolaire pour le suivi, la supervision et le contrôle des structures d’éducation préscolaire publiques et privées ; la dotation des structures préscolaires en manuels et en vivres ; l’octroi du différentiel de l’indemnité de logement au personnel de l’éducation préscolaire et l’octroi sans délai de l’indemnité spécifique du MENA au personnel de l’éducation préscolaire mis à disposition avec pour date d’effet le 5 juillet. Le gouvernement et les différents syndicats ont pu se mettre ensemble pour regarder dans la même direction et ont ainsi signé un protocole d’accord mettant fin à la grève.

Dans d’autres pays africains à l’instar du Niger, le Mali, le Gabon ou encore le Cameroun, de pareilles grognes sociales  ont eu lieu. Elles n’ont été calmées qu’avec des mesures jugées « incomplètes » par les syndicats.

Crever l’abcès

Dans la plupart des pays exposés à ces mouvements d’humeur des enseignants, les solutions proposées semblent n’être que temporaires. Au Togo par exemple, depuis 2013, les crises se suivent et se ressemblent. Les accalmies étant précaires et fragiles. La situation est pareille ailleurs dans la sous-région et même sur le continent. « Le fond du problème est bien connu, mais peu de personnes ont le courage de le dire publiquement », explique Adolphe Adjovi, enseignant béninois. Selon lui, ses pairs ont de plus en plus l’impression de régresser au fil des ans dans l’échelle sociale. « Celui qui forme une nation gagne parfois mois bien que celui qui fait rire le peuple », s’amuse-t-il à dire pour caricaturer la situation. Le véritable défi donc pour les dirigeants africains aujourd’hui est de réhabiliter une « fonction noble » sous d’autres cieux. « Le métier d’enseignant est un sacerdoce mais il est vu dans nos sociétés comme un navire où sont embarqués les loosers de la société », explique le sociologue Thierry Amoussou. Pour ce dernier, le « métier de la craie » se banalise partout en Afrique et absorbe une masse non négligeable de chômeurs de tous bord, peu enclins à faire des sacrifices contrairement aux personnes qui viennent à ce métier par passion. Que faut-il faire dans ces conditions ? « Il est indéniable que la profession doit être réhabilitée par une forte volonté politique », confie un ancien ministre béninois de l’éducation. A côté de cela, les mailles du tamis doivent se resserrer pour ne laisser entrer dans ce corps noble que les personnes sensibles à l’avenir des jeunes apprenants. Les Etats doivent enfin jouer pleinement leurs rôles en donnant un statut attractif aux enseignants. Il est vrai qu’il y aura toujours des protestations sur certains détails, mais une fois que le nécessaire sera fait,  les images d’élèves dans les rues, de violences et autres ne pourront être que de lointains (mauvais) souvenirs.

Source : http://grandmagafrique.com 

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